Aleksandra Mir

A Cergy, alunissage réussi

By Marie Lechner
next.liberation.fr, November 2014

EXPOSITION

Dans le Val-d'Oise, l'exposition collective «Hypothèse de l'impact géant» s'intéresse aux minéraux venus de l'espace, fertile source d'imagination pour les artistes qui explorent leur impact dans les domaines de l'écologie, de la politique et de l'économie.

Tandis que le petit robot Philae s’est assoupi sur la comète Tchouri après sa cabriole cosmique, faute de jus, c’est à une autre collision que s’intéresse l’exposition «Hypothèse de l’impact géant», qui se tient jusqu’à samedi au Carreau de Cergy, dans le Val-d'Oise.

«L’hypothèse de l’impact géant est l'une des théories les plus admises sur la création de la Lune», écrit Le Sans-Titre, collectif composé de trois artistes-commissaires: Cécile Babiole, Cécile Azoulay et Julie Morel. La lune serait ainsi née, voici 4,5 milliards d’années, d’une collision apocalyptique d'une planète de la taille de Mars avec la Terre. Les roches éjectées lors de ce choc auraient fusionné entre elles, formant une masse rocheuse qui se serait peu à peu éloignée de la planète Terre jusqu'à devenir son satellite. En 2012, l’équipe du chercheur Frédéric Moynier a confirmé cette théorie par un léger excès de «zinc lourd» découvert dans les roches lunaires.

Ces minéraux et les secrets qu’ils recèlent, les guerres qu’ils déclenchent et les rêves qu’ils génèrent, forment précisément le fil rouge de cette exposition collective qui baigne dans une atmosphère mystérieuse. Comme si l’on arpentait une planète déserte où seuls subsisteraient ces cailloux chargés d’histoire, substances inorganiques, grains de silice, cristaux, sculptures érodées, témoins d’une civilisation disparue.

Dès l’entrée, Cléa Coudsi et Eric Herbin déploient l’imposant Black Sound, où des blocs de charbon fixés sur un pied tournant sont lus par une tige métallique, tels d’étranges vinyles. Une tentative de sonoriser les empreintes sédimentées dans ces blocs façonnés par des générations de mineurs à coups de pioches et de marteaux-piqueurs.

LUMIÈRE VERTE

Ces craquements amplifiés forment la bande-son de l’exposition, parasités par l’installation énigmatique Crystal Laser Feedback de Martin Howse. Dans une solution aqueuse traversée par un rayon laser bleu, l’artiste alchimiste berlinois fait croître un fragment de cristal à l’aide d’un processus chimique; cristallisation qu’il donne à entendre via un dispositif sonore.

L’oeuvre qui évoque le labo d’un savant fou fascine autant qu’elle inquiète. C’est le cas aussi du lustre du duo d’artistes Ken et Julia Yonetani, qui irradie l’obscurité de sa beauté vénéneuse. Composé de centaines de perles d’uranium, brillant d’une lumière verte surnaturelle, il fait partie de l’oeuvre Crystal Palace, 31 chandeliers symbolisant chacun l’une des nations nucléaires (la collection sera présentée dans son intégralité à l’Abbaye de Maubuisson à partir du 26 novembre).

Affublés de propriétés magiques, de vertus thérapeutiques, ou précieuses ressources exploitées jusqu’à épuisement, les minéraux ont toujours été convoités et ont fait l’objet de quêtes et de conflits, de l’or au pétrole en passant par le coltan. C'est ce coltan, dont on extrait le tantale, utilisé dans nos smartphones, qui est au coeur du conflit en République démocratique du Congo, le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale. Les ordinateurs et déchets informatiques désossés par Revital Cohen et Tuur van Balen, qui en ont extrait de l’or, du cuivre, du tantale et de l’aluminium, sont là pour nous le rappeler. La cartographie de Bureau d’Etudes détaille quant à elle la face cachée du pétrole, des premiers forages de Rockfeller en 1860 à la récente Guerre en Irak, décryptant le rôle crucial de l’or noir dans l’histoire tragique du XXe siècle.

ARTEFACTS EXTRATERRESTRES

Autres reliques de ce siècle tourmenté, les stupéfiants monuments photographiés par Jan Kempenaers dans l’ex-Yougoslavie de Tito, qui ressemblent à des artefacts extraterrestres échoués dans le paysage. Ces «Spomeniks», géants de béton armé ont proliféré dans les années 60 et 70, en mémoire des victimes des guerres, avant d’être associés à la dictature et détruits en grande partie.

Alors que ces formes futuristes ont l’air tout droit tombées du ciel, l’artiste Aleksandra Mir transforme pour sa part la Terre en lune, sorte de terraformation inversée, où elle fait creuser à coups de bulldozers un impressionant paysage de cratères lunaires sur une plage néerlandaise, avant d’escalader le point culminant pour y planter ironiquement le drapeau américain de la victoire, symbole de cette «conquête», ou colonisation spatiale.

Cette vidéo intitulée First Women on the Moon documente sa performance célébrant les 30 ans du premier pas sur la Lune. Depuis ce «petit pas pour l’Homme et grand pas pour l’humanité», aucune femme n’a aluni, bien qu’elles aient été 57 à se rendre dans l’espace.