Aleksandra Mir

Art & Sciences La fécondité du vide sidéral

By Charles Dannaud
artshebdomedias.com, Paris, October 2013

Combien de fois nous sommes-nous abîmés dans l’immensité du ciel étoilé ? Depuis la nuit des temps, l’homme toujours a chéri la voûte céleste. Il y a lu son chemin, son destin et imaginé ses origines. Les artistes se sont emparés d’elle et, depuis la conquête spatiale, utilisent un imaginaire lié aux techniques développées et aux connaissances rassemblées sur l’Espace. Aujourd’hui, souvent aidés par des scientifiques, ils déploient des œuvres très hétéroclites qui continuent d’interroger l’infini de l’Univers mais nous permettent aussi d’appréhender la Terre autrement.

Sur la lointaine île de Pâques, les moaï, ces étranges statues au regard mélancolique, scrutent le ciel. Ils incarnent la relation ancestrale que l'homme entretient avec l'Espace, empreinte de fascination, de crainte et d'espoir. L'Espace est un domaine de projection infini, ce faisant le lieu de tous les fantasmes. S’il n'est pas l'apanage des scientifiques, par la fascination et l'inquiétude qu'il génère, le ciel fut l'un des premiers objets d'étude des savants. Notamment parce que l'astronomie a permis de mesurer le temps, et de se repérer lors de déplacements. Au Moyen-Age, les puissants donnaient l'illusion de contrôler le cours des heures en faisant construire de complexes horloges astronomiques (comme celles de Prague, en République tchèque, ou de Brescia, en Italie), auxquelles travaillaient savants et artistes, à cette époque souvent les mêmes individus. L'Espace et les phénomènes spatiaux ont le plus souvent été chargés d'un caractère bénéfique. La comète de Halley est régulièrement citée en exemple, elle qui guida les mages vers l’Enfant Jésus et qui est représentée sur la tapisserie de Bayeux (XIe siècle), comme le rappelle l'historienne Danièle Alexandre-Bidon1. L'astronomie a fécondé l'imaginaire collectif, notamment via le langage : « Il est frappant de constater combien, par imprégnation et porosité entre des disciplines qui, chacune à leur façon, cherchent à percevoir intimement le monde, certains thèmes directement issus des progrès astronomiques ont marqué les pratiques poétiques : au XVIIIe siècle, ce fut l'attraction universelle, au XIXe siècle, la nébuleuse primitive de Laplace. Aujourd'hui, le big bang, les trous noirs et la conquête spatiale, la relativité générale et la mécanique quantique ont ouvert de nouveaux champs à l'imaginaire. » (ibid.) Ce qu'exprime l'astrophysicien et écrivain Jean-Pierre Luminet à propos de la poésie s'étend aisément aux autres arts, eux aussi cherchant à « percevoir intimement le monde ».

La toute-puissante sensibilité
Cependant, la recherche de l'artiste et celle du scientifique sont comparables jusqu'à un certain point, délimité par exemple par Yves Klein, dont la carrière a coïncidé avec les débuts de l'aventure spatiale et qui fut si profondément marqué par elle qu’il projeta de créer une fusée pour approcher, et dépasser, les limites terrestres. En 1961, l'artiste s'exprime ainsi2 : « Ni les missiles, ni les fusées, ni les Spoutniks ne feront de l’homme le “conquistador” de l’espace. Ces moyens-là ne relèvent que de la fantasmagorie des savants d’aujourd’hui qui sont toujours animés de l’esprit romantique et sentimental qui était celui du XIXe siècle. L’homme ne parviendra à prendre possession de l’espace qu’à travers les forces terrifiantes, quoique empreintes de paix, de la sensibilité. Il ne pourra vraiment conquérir l’espace — ce qui est certainement son plus cher désir — qu’après avoir réalisé l’imprégnation de l’espace par sa propre sensibilité. La sensibilité de l’homme est toute-puissante sur la réalité immatérielle. Sa sensibilité peut même lire dans la mémoire de la nature, qu’il s’agisse du passé, du présent ou du futur ! C’est là notre véritable capacité d’action extra-dimensionnelle ! » Dans sa conquête spatiale personnelle, Yves Klein s'est associé à Jean Tinguely. En 1956, ils fusionnent monochrome et machine en mouvement dans L'Excavatrice de l'Espace.

L'aventure spatiale, popularisée par le président américain John F. Kennedy dans un discours à Houston en 1962, a poursuivi le profond façonnage de l'imaginaire collectif. Face à l'envergure de la conquête et à son profond impact culturel pour l'humanité, la Nasa, l'agence spatiale des Etats-Unis, a créé dès les débuts de l'exploration un programme artistique pour des raisons expliquées par James Dean, son fondateur, ici au magazine Wired en 2008 : « Au début des années 1960, le programme spatial créait une grande excitation publique. Bien que les caméras photographiaient chaque écrou et boulon des lancements, chaque seconde d'activité, quelque chose manquait – l'impact émotionnel, l'électricité que l'on ressentait. Seul un artiste pouvait ajouter quelque chose d'invisible sur les photographies. » Le fonds regroupe aujourd'hui 2 000 pièces de plus de 200 artistes, tels Andy Warhol, Norman Rockwell, Annie Leibovitz et William Wegman, toutes témoignant des étapes de l'exploration et de la diffusion de l'iconographie spatiale. Depuis ces décennies de conquête, l'Espace est partout sur Terre, du moins dans ses lieux urbanisés. Le projet Cosmothropos, lancé par l'Observatoire de l'Espace, visant à référencer par tout un chacun les lieux liés à l'aventure spatiale, a été détourné de son intention initiale par les réponses des participants eux-mêmes, pour se muer en une cartographie des imaginaires. Y ont la part belle tous les objets ou architectures évoquant de près ou de loin un vaisseau spatial, une fusée, un satellite et autres soucoupes volantes !

Un miroir des croyances et des utopies
Si la fécondité de l'aventure spatiale dans la création a aujourd'hui diminué d'intensité par rapport aux heures glorieuses des débuts de la conquête, elle continue néanmoins à nourrir des artistes contemporains, qui la documentent, se l'approprient, en détournent les images et les objets, sinon la mémoire. L'Espace est un miroir des croyances, des utopies, des craintes et des espoirs. En l'interrogeant, les artistes prennent de la hauteur et découvrent la Terre et les hommes d'un nouveau point de vue, dont voici quelques exemples relativement récents et non exhaustifs.

Lorsqu'on lui demande d'où vient son intérêt pour l'Espace, l'artiste Aleksandra Mir, née en 1967, répond3 : « Les événements mondiaux de la culture populaire, comme l'alunissage, le développement d'une culture de masse de l'aviation, le futur du programme spatial, etc., ont une influence considérable sur la manière dont nous vivons et dont nous nous percevons dans le monde. Comme artiste, contribuer à ces grandes narrations veut dire que je peux essayer d'imiter formellement leur orchestration, et d'en jouer. » Avec Gravity, la réalisation, en 2006, d'une fusée de 20 m de hauteur constituée de déchets, dans une « esthétique de ready-made », Aleksandra Mir a souhaité faire un « commentaire métaphorique de ce qui nous retient plutôt que ce qui exprime une réelle intention de s'en aller » (ibid.). Son propos s'est fait plus critique avec Satellite Crashes Down into Porto Alegre, Brazil, installation de grande taille présentée actuellement à la 9e Biennale du Mercosul, qui se tient jusqu'au 10 novembre à Porto Alegre, au Brésil. Faite également de déchets industriels, Satellite est présentée comme le symbole de la menace venue d'un ciel encombré d’objets et devenu une poubelle, loin des idéaux originels de la conquête spatiale.

Sylvie Fleury, née en 1961, présente ses premières fusées au milieu des années 1990 avec First Spaceship on Venus, travail inspiré d'un film de science-fiction et motivé par le questionnement du désir insatiable de l'humanité pour la découverte. Lors du Printemps de septembre, à Toulouse en 2008, l'artiste suisse a proposé des soucoupes accidentées, tombées du ciel, afin de provoquer une réaction du public devant l'absurdité de la vie. Les photographes britanniques Nicholas Kahn et Richard Selesnick ont quant à eux inventé leur propre conquête de l'Espace. Dans The Apollo Prophecies (2002), ils montrent une fusée tirée par un éléphant caparaçonné, des météores en forme d'éponge, ou encore des cosmonautes en manteaux de fourrure. Leur démarche est une plongée dans leur enfance marquée par les premiers pas sur la Lune : « Nous devions avoir quatre ou cinq ans. Cet événement nous a donné le sentiment d'une incroyable unité, sans équivalent depuis. Cela nous a incité à faire revivre cette mémoire et à repenser l'histoire», confient-ils à ARTnews, en 2012.

Certains artistes se concentrent sur la documentation de l'histoire terrestre de la conquête spatiale. Parmi eux, Jane et Louise Wilson, nées en 1967, présentes notamment en 2007-2008 au Musée d'art contemporain du Val-de-Marne pour l'exposition Stardust ou la dernière frontière. Les deux sœurs travaillent sur les lieux reliés directement aux vols spatiaux, comme le cosmodrome de Baïkonour, dans l'actuel Kazakhstan, haut lieu de la conquête spatiale soviétique. Avec leur film Dreamtime, elles font revivre le premier co-lancement par la Russie et les Etats-Unis d'une fusée vers la Station spatiale internationale, sur fond d'une histoire lourde de secrets et d'espionnage. Dans la même veine, le photographe français Vincent Fournier, né en 1970, revisite, avec Space Project, les centres spatiaux du monde entier, Baïkonour au Kazakhstan, Arianespace en Guyane, le JFK Space Center de la Nasa en Floride… Un projet dont l'origine, explique l'artiste4, remonte à l'expérience de l'infinité de l'Univers que fait chaque enfant lorsqu'il regarde le ciel. Ses photographies, au style épuré et élégamment composées, éventuellement, de détails – comme une paire de gants, ou un casque de cosmonaute –, figent cette fascination pour l'Univers infini. Dans une démarche d'esthétique spatiale plus littérale, on peut citer les travaux de Sergio Albiac, qui, avec Stardust Portrait, utilise des images du télescope Hubble pour représenter des visages, ou ceux de Charlotte de Maupeou, qui revoit l'imagerie lunaire dans la série de peintures Earth One, Objectif Lune, présentée à la galerie Brissot au printemps dernier.

1 Dans Cosmothropos, les empreintes de l'Espace sur Terre, éd. Observatoire de l'Espace/Cnes.
2 Citation extraite du Manifeste de l'hôtel Chelsea.
3 En 2006 dans les pages du magazine Blueprint.
4 Dans ARTnews en 2012.